Comment réinventer les bibliothèques publiques à l’ère du numérique ?

| Les acteurs du livre numérique 5/5 | Comme tous les autres acteurs de la chaîne du livre, le métier de bibliothécaire a été marqué en profondeur par l’avènement du numérique il y a vingt ans. Les bibliothèques, lieux millénaires de savoir mais aussi de sociabilité, doivent trouver leur place dans cette nouvelle équation. Et il semble qu’elles y parviennent plutôt bien, puisque leur fréquentation est en augmentation depuis près de dix ans. À l’occasion d’une conférence au rassemblement Readmagine 2018, nous avons rencontré trois spécialistes qui évoquent cette transition au numérique : Susanne Gilling des bibliothèques publiques Aarhus au Danemark, Éric Briys, fondateur de Cyberlibris et David Streatfield, consultant auprès de plusieurs bibliothèques internationales. Ils nous expliquent en quoi le rôle des bibliothèques reste indispensable aujourd’hui.

L’impact bénéfique, mais disparate du numérique

Comme dans n’importe quel secteur, l’invasion du numérique et la multiplication des appareils mobiles ont un impact indéniable sur les bibliothèques et le rôle qu’elles jouent auprès du lecteur. Avec un accès permanent et uniforme à l’information, les utilisateurs adoptent en effet un nouveau comportement auquel doivent s’adapter les bibliothèques et les services qu’elles proposent. L’accessibilité rendue possible par le numérique a aussi fait des bibliothèques des espaces d’intégration pour des groupes sociaux marginalisés, tels que les Gitans par exemple :  comme l’explique David Streatfield, qui suit depuis près de dix ans le développement des bibliothèques publiques dans les pays émergents et en voie de développement, certains pays d’Europe de l’Est ont vu renaître leurs bibliothèques publiques après l’effondrement de l’URSS grâce à la mise à disposition d’un accès gratuit à Internet pour tous. Cependant, cette redynamisation n’a pas profité à d’autres pays qui n’ont tout simplement pas pris le virage du numérique et dont les bibliothèques sont aujourd’hui en voie de disparition.

Pour Éric Briys, la genèse de la bibliothèque comme principe d’organisation s’explique par un mouvement du haut vers le bas : c’est la volonté d’instaurer de l’ordre dans le désordre qui a poussé à la constitution des bibliothèques il y a plusieurs millénaires, lorsque les Sumériens ont produit les premières tablettes d’argile. L’arrivée du Big data dans ce monde tangible a paru tout bouleverser, mais elle représente un avantage selon lui, et les deux éléments ne sont en aucun cas incompatibles : si l’accumulation de data (soit toutes ces données autour des livres que génèrent le lecteur et qui sont enregistrées dans le système de la bibliothèque) peut sembler désordonnée à son tour, il est possible d’en divulguer le sens en partant cette fois-ci du bas vers le haut, au moyen d’algorithmes.

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Cyberlibris propose ses services en tant que bibliothèque numérique auprès des organismes publics et privés (bibliothèques, libraires, éditeurs, écoles, collectivités locales, entreprises, etc.).

Pour exprimer sa confiance dans la pérennité des bibliothèques publiques, le fondateur de Cyberlibris évoque également l’effet Lindy, un concept économique selon lequel l’espérance de vie future de certains services ou technologies peut être prédite à partir du postulat qu’elle est proportionnelle à leur âge actuel :  ainsi, une idée qui a un an vivra un an de plus tandis qu’une idée vieille de 1000 ans vivra encore mille ans. Les bibliothèques, présentes depuis des millénaires, ont montré leur capacité à s’adapter et à gérer le désordre.

La bibliothèque : simple lieu de stockage de contenus ou distributeur ?

C’est une question qui parcourt toute l’histoire des bibliothèques, mais qui se pose différemment selon leur nature : en effet, les bibliothèques nationales telles que la BnF ont une mission qui correspond davantage à du stockage et de la protection, même si elles permettent aussi la consultation de textes anciens par des personnes non expertes, grâce à la numérisation. À l’autre extrémité du spectre, il y a aussi les bibliothèques publiques qui contrent la main invisible de la loi commerciale afin de garantir le partage équitable des textes et du savoir. Cette diversité de nature entre les différentes bibliothèques, Éric Briys ne la considère pas comme antithétique, mais plutôt comme une opportunité.

Pour David Streatfield, au contraire, la bibliothèque ne doit pas transformer le chaos, elle doit le stocker. Le consultant définit ainsi sa conception du rôle de la bibliothèque publique : c’est « l’endroit où l’étudiant a les outils nécessaires pour défier le professeur ». À l’ère de la désinformation et des « fake news », c’est un lieu qui doit permettre d’avoir pleinement conscience de l’acte de recherche d’une information et de l’utilisation qui en est possible. Pour Streatfield, les utilisateurs doivent également prendre conscience de la distinction qui existe entre les informations accessibles n’importe où sur Internet et celles que leur propose la bibliothèque et qui permettent d’adopter un certain recul.

Pour Susanne Gilling, les bibliothèques sont avant tout faites pour les gens, qui y jouent le rôle le plus important. La jeune femme est en charge des services de la bibliothèque Dokk 1 au Danemark, un espace immense et novateur où la bibliothèque acquière de nouvelles fonctions. Selon elle, « la bibliothèque est un lieu qui ne doit pas se transformer en musée mais représenter un espace de rencontre où chacun peut trouver diverses sources d’apprentissage. Nous tenons à transformer les bibliothèques en centres communautaires, qu’elles soient des lieux qui jouent un rôle dans la communauté locale, où l’on peut développer des projets. » Pour ce faire, Susanne Gilling insiste sur le lien fort qu’il faut développer avec la communauté locale : « il faut inviter les personnes dans la bibliothèque en leur faisant comprendre qu’il s’agit de leur espace, pour lequel ils ont payé des impôts. »

Le numérique a-t-il influé sur les habitudes du consommateur ?

C’est indéniable, le profil des utilisateurs a beaucoup changé depuis une dizaine d’années. Devenus beaucoup plus indépendants, ils ont désormais l’habitude de se servir et de trouver les informations seuls : des recommandations sont disponibles en ligne ou sur les diverses pages Facebook des libraires, bibliothèques ou éditeurs. Pourtant, selon Susanne Gilling, ils ont toujours besoin des bibliothécaires pour les aider à trouver la bonne information et surtout les bonnes sources. Éric Briys abonde dans ce sens : « Aujourd’hui, un professeur ne peut plus rentrer dans une classe en croyant faire face à des esprits vierges de toute connaissance. Il doit se faire à l’idée que les étudiants ont été sur Wikipédia et doit confronter son savoir à ces connaissances. »

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La médiathèque Dokk1, au Danemark.

Qu’en est-il de la mise en réseau des bibliothèques ?

Pour Éric Briys, alors que certaines bibliothèques s’efforcent de connecter leurs réseaux de livres à travers le text mining (soit la fouille de textes) en considérant les livres comme des valises de mots ou de concepts, les livres doivent au contraire être envisagés comme des « valises de lecteurs » : « j’essaie d’utiliser les technologies actuelles – data, algorithmes –, pour analyser quel genre de réseau d’utilisateurs créent les lectures indépendantes ».

Au niveau externe, les bibliothèques peuvent et doivent être incluses dans toute une série de réseaux dans une logique transmédia selon David Streatfield : « Elles devraient communiquer via des réseaux professionnels mais aussi s’étendre à d’autres réseaux, dans d’autres secteurs liés. Les réseaux transdisciplinaires sont indispensables et permettent d’acquérir de nouvelles compétences et de nouveaux utilisateurs. »

Comment mieux investir l’image de marque « bibliothèque » ?

Pour Susanne Gilling, qui a développé un véritable concept avec Dokk 1, il est important de ne pas seulement s’adresser à un public déjà acquis, mais aussi « d’interagir avec des personnes avec lesquelles on n’a pas l’habitude d’interagir : c’est la meilleure manière d’avoir de nouveaux utilisateurs. »

Quant à David Streatfield, spécialisé dans l’évaluation de l’impact des bibliothèques sur les utilisateurs et les utilisateurs potentiels, il prône aussi le changement de discours ; le consultant évoque ainsi le mot niche, un terme si souvent employé dans le secteur du livre : « Personne n’a envie d’être dans une niche alors que le monde est si ouvert ! En changeant le discours vis-à-vis des utilisateurs, l’usage changera. C’est possible mais pour l’instant, ce n’est fait que de façon sporadique et à petite échelle. » Il ajoute que les bibliothèques ont déjà développé une image de marque forte, puisque tout un chacun s’accorde sur leur utilité, qu’ils soient utilisateurs ou non. « Il faut faire participer tout le monde à l’amélioration des bibliothèques. »

Quelle place occupe le bibliothécaire dans cette équation ?

Dans certains pays, la bibliothèque est en passe de devenir obsolète : c’est le cas au Royaume-Uni, où certaines succursales ferment, les bibliothécaires étant peu à peu remplacés par des bénévoles… La question se pose : que devient le travail du bibliothécaire à l’ère des nouvelles technologies ?

Pour tous les intervenants, le rôle de mise à disposition et d’organisation des ouvrages joué par le bibliothécaire reste indispensable. Éric Briys évoque à nouveau son sujet de prédilection, l’exploitation des data : « Les bibliothécaires, dans leurs études ou dans leur travail, doivent être convaincus que les data sont appréciables, tout autant que les mots. Les data sont des objets culturels. J’ai un exemple très simple : récemment, nous formions des bibliothécaires avec les outils que nous avions mis en place. Et les réactions d’une d’entre elles m’a vraiment fait plaisir. Quand elle a vu le chemin de lecture que nous élaborions, elle a dit : ‘Je n’aurais jamais pensé choisir ces livres, mais ça a vraiment du sens’. Nous ne faisons pas assez attention aux signaux faibles et trop attention aux signaux plus forts ».

Dans tous les cas, les bibliothécaires disposent d’un monopole pour tenir la concurrence hors de portée : c’est le lieu « bibliothèque », un endroit unique que la société continue de plébisciter, du moment qu’il s’adapte au monde moderne.

Pour retrouver l’intégralité de la conférence (en anglais), c’est par ici.

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— Rédaction

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