Verisimilitude : les machines sont des artistes 

Que se passerait-il dans un monde post-apocalyptique déserté par les humains, où seules les machines persistent telles des réminiscences d’un passé moderne ? Les œuvres de l’artiste Felix Luque Sánchez prennent leur sens dans le contexte actuel engendré par la pandémie mondiale, lorsqu’il paraît incertain de se projeter dans un avenir proche ou même lointain. L’exposition Versimilitude se déroule au MIMA, et raconte une histoire qui se situe entre le réel et le technologique, dont les héros sont des robots-artistes et les canevas des carcasses de voitures.

Felix Luque Sánchez, artiste d’origine espagnole, vit à Bruxelles depuis une vingtaine d’années. Son travail explore les relations entre les êtres humains et la technologie, ainsi que les enjeux qui en découlent, notamment l’intelligence artificielle et l’automatisation. 

Versimilitude plonge le visiteur dans un monde menaçant qui semble appartenir à un futur proche. À travers l’utilisation de la voiture, une machine que nous connaissons tous, l’exposition reste fortement ancrée dans le présent et donne à réfléchir sur l’obsolescence de nos modes de vie actuels. C’est d’ailleurs l’une des caractéristiques de la technologie : une promesse d’avenir, un espoir d’avancement, mais également une idée de désuétude programmée, de finitude inévitable. L’ambivalence dans les sentiments que nous entretenons par rapport aux technologies est mise en parallèle avec l’angoisse d’un futur inconnu suite à la révolution technique.

L’exposition s’ouvre sur JunkYard, une installation en plusieurs parties, dont le premier chapitre est un film de 6 minutes avec bande son originale créée par Le Motel. Le spectateur suit les péripéties de trois personnages qui déambulent dans un univers où la civilisation humaine semble avoir disparu, adoptant des techniques de survivalistes dans la nature. Seuls au monde, les jeunes gens jouent avec les technologies restantes et des robots, visitent des cimetières de voitures et roulent sur des autoroutes désertes.


© Felix Luque Sanchez (1)

L’objet de la voiture joue un rôle symbolique au fil de l’exposition. Habituellement, celle-ci est assimilée à une machine pratique de mouvement, de mobilité. Chez Felix Luque Sánchez, elle est dépouillée, immobile, ravagée (JunkYard) ou même lisse (The Material Culture of Mobility). Ce qui intéresse l’artiste, c’est la voiture emblème du capitalisme et de la consommation de masse. Symbole de la modernité depuis le milieu du siècle dernier, celle-ci soulève désormais de nouveaux enjeux environnementaux liés à l’épuisement des ressources naturelles. C’est ainsi que Felix Luque Sánchez imagine un monde post-carbone, où la voiture serait considérée comme un artéfact archéologique.

Versimilitude présente notamment des carcasses de voitures “tatouées” au préalable par un robot. Ainsi, la tôle devient canevas, et le matériau premier est détourné dans le but de créer de nouveaux supports artistiques technologiques, dont l’artiste est désormais le robot. Comme son titre l’indique, la série de sculptures The Material Culture of Mobility (en collaboration avec le designer Damien Gernay) explore des éléments assignés à la mobilité. Un capot de voiture, des portes et des jantes sont représentées telles des artefacts, et ont été conçues à partir d’acier découpé au laser ou en céramique issues de scans 3D. Des carrefours autoroutiers relevés sur Google Maps ont servi à l’élaboration d’une sculpture à l’esthétique de fils barbelés en acier.

La suite de l’exposition est consacrée à Memory Lane, une série de 4 installations réalisées collectivement avec Damien Gernay et Iñigo Bilbao Lopategui, s’inspirant de paysages naturels chers aux artistes. Ceux-ci tentent de mettre en évidence la représentation de leur mémoire par le détournement d’un outil technologique tel que le scanner 3D laser.

Dans l’obscurité presque totale, sur un mur qui semble vide de prime abord, le visiteur peut découvrir tout un paysage qui apparaît seulement à la lumière d’un flash de smartphone, à la manière d’une fresque préhistorique ultra-moderne. Une nouvelle manière d’observer la nature à travers le prisme technologique et des médiums déroutants.

La pièce la plus spectaculaire est sans doute Bois Mort, une installation composée de tubes lumineux dont le son est traduit et amplifié par des champs électromagnétiques. Bois Mort offre une image détournée d’une forêt morte Asturienne, dont les tubes électriques et les câbles s’assimilent aux branches cassantes et chaotiques des arbres

Enfin, l’exposition se clôture avec Perpétuité. Un couple de robots trace un signe de l’infini… À l’infini. Alors que l’un d’eux est occupé à le tracer, l’autre passe derrière lui afin d’effacer le dessin de son binôme.

L’exposition Verisimilitude entremêle fiction et réalité, présent et futur dystopique, nature et technologie. Dans un jeu perpétuel d’effets visuels, passant du clair à l’obscur jusqu’au mélange de sons avec champs magnétiques, celle-ci pousse à la réflexion sur l’espoir et l’anxiété qu’ont les êtres humains face aux machines.

Verisimilitude”, une exposition de Felix Luque Sánchez en collaboration avec Damien Gernay et Iñigo Bilbao Lopategui. Visible au MIMA (Bruxelles) jusqu’au 30 mai 2021.

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— Karolina Parzonko

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